Les Moulins de Mangombroux : moulin banal et moulin Floba

Le moulin banal de Sécheval est très ancien. La première mention date de 1334, dans le testament de Jehan le Grand de Limbourg qui mentionne un legs au couvent de Robermont d’une rente de « 10 muids de spelt (épeautre) à prendre sur le moulin condit de Sèchevaux, sis entre Stembert et Hoizeur ». On peut le situer le long du ruisseau de Sècheval sur le territoire du ban de Verviers à proximité des limites avec les bans de Theux et Jalhay.

Moulin mgbx 02

Les moulins importants comme celui de Verviers, étaient construits par le prince-évêque qui les faisait gérer par la Chambre des Comptes. Les autres moulins, moins rentables comme celui de Sècheval, l’était par des particuliers enrichis, moyennant le payement d’une rente annuelle. C’est sans doute l’éloignement par rapport au moulin de Verviers qui explique son installation dans le vallon de Mangombroux. Ils payaient la Mense Episcopale, une contribution variable selon l’importance du moulin.

La banalité d’un moulin (moulin banal), lui assurait le monopole de la mouture et les habitants de Stembert (comprenant les hameaux de Heusy et Mangombroux) y étaient obligés d’y faire moudre l’intégralité de leurs grains sous peine de confiscations pénibles et d’amendes importantes. D’autres obligations variaient d’un moulin à l’autre et dans notre cas, les habitants devaient eux-mêmes entretenir le bief. Bien que situé sur le ban de Verviers, le moulin de Sècheval disposait, sur les bois de Franchimont, des droits plus étendus que les autres banicoles (habitants du ban) de Verviers, comme l’indique un record (acte de justice inattaquable et authentique dans lequel les échevins d’une cour de justice témoignaient de l’existence d’une coutume) des échevins de Theux en 1369. Le moulin fut acheté en 1425 par Thomas de Stembert, soit à Jean de Heusy, soit à Colart, fils de dame Olke de Stembert.

En 1522, il fut reconstruit alors qu’il était géré par Léonard le Moulnier. Quatre ans plus tard, il fut présenté en garantie d’un prêt contracté par Jean de Stembert auprès de Pirot Blancheteste, bourgmestre de Limbourg, afin de rentrer en possession définitive de la seigneurie de Villers-Bilstain. Entre 1523 et 1526, le meunier était Antoine le Moulnier. En 1530, ce fut Jean Mathieu de Hauzeur (descendant des « de Stembert ») qui devint « héritier, possesseur et gouverneur » du moulin avec Jean de Stembert.

Les périodes de crues et de sécheresses du ruisseau de Mangombroux rendaient aléatoire le fonctionnement du moulin. Jean de Stembert demanda et obtint du receveur de Franchimont un octroi de coup d’eau pour installer un vivier en amont du moulin et avoir ainsi un bassin de retenue d’eau.

En 1544, Jehan Ka était mentionné comme meunier du moulin banal. Il désirait construire, en amont sur ses terres et à proximité du moulin banal, un autre moulin à destination semblable. La construction de celui-ci débuta en 1552 mais il fallait un octroi du prince-évêque. Le nouveau moulin de Floba (nom établi de deux termes germaniques dont le second correspond à Bach – ruisseau en allemand – et le second serait soit le nom d’une personne soit le terme « Flôdhra » – chenal, bief). Celui-ci provoqua la plainte de Jean de Stembert qui dut établir les documents du bienfondé de son mécontentement. De nombreuses plaintes furent déposées par chacune des parties car le second moulin de Jehan Ka était alimenté par un détournement du ruisseau de Sécheval. Il est fort possible que ce soit l’état bien piteux du moulin banal qui permit au moulin Floba de fonctionner. Le meunier du moulin de Stembert, Gros Jehan le Moulnier, ayant laissé faire les habitants malgré la banalité (qui impliquait que chaque habitant se trouvait dans l’obligation d’y faire moudre ses grains), il fut remplacé par un certain Collette. La publication fut faite, rendant ainsi illégal le fonctionnement du moulin Floba, acte jugé par la Cour de Justice de Verviers qui annula l’octroi de Jehan Ka qui fut débouté.

Jean de Stembert ne se satisfit pas du changement de meunier et attaqua en justice Gros Jehan le Moulnier pour non entretien du moulin comme il aurait dû.

Mais toute cette histoire avait fait du tort au moulin banal de Stembert qui vit son état empirer jusqu’à la fin de l’année 1554. Le 29 décembre, à la demande des habitants de Stembert et de Heusy, les échevins de la Cour de Justice de Verviers visitèrent le moulin et le déclarèrent en très mauvais état : rives du chenal écroulées en divers endroits, toit pourri, mauvais état des roues et des meules. Les propriétaires se retournèrent contre le meunier qui avait la charge de l’entretien. Une seconde visite se déroula le 21 avril 1555 et, dans leur rapport, les échevins signifièrent un meilleur état pour les « pierres et tournans ouvrages » mais que, par contre, « les paroiz et couvertures » n’étaient pas encore réparées.

Systématiquement, les propriétaires du moulin banal attaquèrent les clients du moulin Floba, réclamant aux échevins verviétois le droit de faire arrêter les meuniers qui contreviendraient encore à la banalité de leur moulin. Jehan Ka, converti entretemps au calvinisme, avait quitté le ban de Verviers en 1553 ou 1554 pour aller vivre à Francfort et éviter d’être traité d’hérétique. Se croyant protégé par son titre de bourgeois, il revint au pays en février ou mars 1555 avec l’intention de réaliser les biens (soit de les convertir en argent) qu’il y possédait encore. Il fut arrêté à Liège, accusé d’être un « sacramentaire » et emprisonné dans les geôles du Mayeur. Le 27 mars 1560, il fut libéré après quelques tribulations judiciaires.

Le moulin fut cédé, le 24 mars 1556, à Jean de Stembert et Jean Mathieu de Hauzeur. Hubert Collette le Moulnier resta cependant meunier du moulin Floba. En 1558, Jean Mathieu de Hauzeur légua par testament « les deux moulins de Stembert et Floba » à son fils unique Laurent. L’héritage sera partagé de manière multiple au fils des ans et l’on retrouve, le 28 septembre 1580, Thomas, fils de Jean de Stembert, qui reporte à son beau-frère sa quatorzième partie des deux moulins.

Il est probable que les deux moulins fonctionnèrent de concert jusqu’au début du 17ème siècle.

Le moulin banal fut reconstruit une fois de plus en 1662 et ce fut Jean Hanlet qui en devint le meunier. Le moulin changea de propriétaire en 1666.

A la fin de l’Ancien Régime, le moulin passa, par jeux d’héritage, à la famille De Grady, baron de Chavagne. Le 13 mars 1794, Henry de Grady céda à la commune de Stembert et à son bourgmestre, le moulin « avec toutes ses prérogatives et servitudes actives ou passives y attachées, connues ou non connues » ainsi que trois pièces de terres labourables « dont une proche de la chapelle au chemin de Stembert, la deuxième un peu par-delà et la troisième au lieu-dit chaffour ». La commune entretenait un charretier et un cheval pour le moulin auquel les paysans, fournissant un domestique pour aider le meunier, pouvait, le mercredi et le samedi, venir égruger (briser, le mettre en poudre) le grain. L’activité était déficitaire notamment à cause de la suppression de la banalité (cette obligation qu’avaient les agriculteurs de venir moudre leur grain) par le Congrès Franchimontois en 1790. Le 1er novembre 1794, le meunier démissionna et l’on tenta de rétablir l’équilibre financier en supprimant le charretier et le cheval. L’outil qui réclamait une importante remise en état, le fut partiellement en 1796. Mais rien n’y fit. Le 9 août 1802, criblée de dettes, la commune de Stembert demanda à Henry de Grady de pouvoir lui rétrocéder le moulin. Lui-même le revendit très probablement à François-Xavier Simonis, industriel verviétois très important.

Moulin mgbx 01 aquarelle milieu 19eme

 

 

 

 

aquarelle représentant le moulin au 19ème siècle

En 1825, le baron Guillaume de Knyff en hérita par la suite du partage des biens du sieur Simonis avec, pour description du protocole chez le notaire : « le troisième lot comprend le moulin dit de Mangombroux consistant dans les bâtiments, biez, coup d’eau, jardin par derrière avec broussailles, plus deux petites prairies situées dans les campagnes de la chapelle, tenant l’une à l’autre, le tout mesurant un bonnier 34 perches ».

Peu après, le conflit suscité par l’écoulement des eaux du ruisseau de Mangombroux entre la Société de la Nouvelle Montagne et la commune de Verviers provoqua la vente du moulin à la S.N.M. dont l’intérêt était évident : il fallait régulariser à tout prix le débit du ruisseau. Or, dans les temps où le débit du ruisseau était plus pauvre, le fermier du moulin retenait les eaux jusqu’à ce qu’il dispose du volume d’eau nécessaire pour faire tourner sa roue. Il disposait à cet effet d’un réseau de biefs et de retenues dont il usait à sa guise, ce qui provoquait parfois le chômage des fontaines de la ville dont la prise d’eau était située en aval du moulin et qui inondait régulièrement les galeries de la Nouvelle-Montagne quand on relâchait les eaux. Le 16 janvier 1838, la Société de la Nouvelle Montagne proposa au fermier du moulin une indemnité annuelle pour qu’il s’engage à ne plus retenir les eaux d’aucune manière. La ville de Verviers, dont l’intérêt dans l’affaire était évident, contribuait également à cette rente. Dans un premier temps, le meunier Jacques Foxhalle ne tint aucun compte de l’accord et continua ses retenues. La ville de Verviers refusa de payer sa part de la rente pour l’année 1838 et força le propriétaire du moulin à faire respecter la convention signée en janvier. Les industriels verviétois avaient mis tout leur poids dans la bataille. La Société de la Nouvelle Montagne s’engagea ensuite à racheter le moulin, ce qu’elle fit par acte le 9 juin 1839. Le nouveau fermier, Jean-Pierre Bastin, encore en poste en 1846, fut placé par la société. Malgré les nombreuses clauses de la convention passée avec la ville de Verviers dont celles de ne jamais retenir les eaux au-dessus de la roue sous peine d’astreinte, à entretenir le canal et à ne pas transformer le moulin en un établissement dont l’exploitation nuirait à la qualité de l’eau, les retenues d’eau ne cessèrent pas. Principalement en été. Les eaux stagnantes s’échauffaient et se corrompaient dans le bassin de retenue du moulin. La ville acheta donc ce bassin en 1859.

En 1886, la ville de Verviers cessa de payer au propriétaire du moulin la rente décidée lors de la convention de 1838. Vers 1888, le moulin était exploité par Pierre Koos-Huberty. Il l’acquit avec ses dépendances en 1894. Ce fut sur autorisation expresse de la reine Marie-Henriette que le propriétaire aménagea un bief qui devait améliorer l’alimentation en eau de son moulin. En 1892, il lui avait adjoint une scierie et une caisserie qui employait une vingtaine de personnes. Pierre Koos décéda en 1915 et c’est son fils Albert qui poursuit l’exploitation jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Parallèlement à ses activités industrielles, la maison Ko servit également de café-salon et de friterie.

Dans la nuit du 2 au 3 juillet 1931, vers 2 heures et demi du matin, les bâtiments du moulin laissaient échapper une fumée noire qui donna l’alerte au voisin. Ils avaient pris feu suite à l’auto combustion de certains matériaux. La commune de Stembert ne disposant pas de service d’incendie, il fait appel à la commune de Heusy, mais celle-ci refusa d’intervenir en dehors du territoire communal. Finalement, après que l’assureur du moulin se porta garant d’une caution à verser aux pompiers de Verviers, ceux-ci arrivèrent aussi vite que possible mais ne purent empêcher la plus grande partie du moulin dont les trois meules ainsi que l’habitation de la famille de brûler complètement.

La reconstruction fut lente, la priorité allait à l’outil, ce qui obligea la famille Koos à vivre dans les quelques pièces épargnées par l’incendie et par l’eau. La maison d’habitation ne fut reconstruite qu’en 1938. Quant à la scierie, il semble bien qu’elle ne survécut pas au sinistre : deux ans après l’incendie, la totalité du matériel était vendu aux enchères publiques devant le moulin lui-même.

Dans les dernières années de fonctionnement, le grain était hissé par un treuil jusqu’au deuxième étage. Les meules se trouvaient au premier étage et au rez-de-chaussée et étaient actionnées par la roue mue par le bief. Celui-ci, datant de 1889, traversait la route de Jalhay à la hauteur du carrefour avec la rue Biez du moulin, devenait un tunnel voûté qui longeait ensuite la grand-route pour aller actionner la roue (d’un diamètre de 10 m environ). Un autre bief, pris sur le ruisseau de Mangombroux à la hauteur de la Fontaine au Biez, renforçait le premier. Ce système de force motrice hydraulique fut définitivement abandonné en 1945 et remplacé par un moteur thermique. Le meunier Albert Koos fut mis en demeure dès 1949 de détruire le bief, mais celui-ci ne fut comblé qu’en 1952.

Les années d’après-guerre furent difficiles. Mais l’heure n’était plus aux petits moulins indépendants, impuissants face à la force des grosses entreprises de meuneries industrielles. Toute activité cessa donc en 1960. Les bâtiments furent loués à l’entrepreneur Kartheuzer qui installa un atelier et fit construire quelques garages à l’emplacement de la roue. Ce bâtiment abrite aujourd’hui la bibliothèque paroissiale de Mangombroux.

D’autre part, il est difficile de savoir avec exactitude où se trouvaient les deux moulins. Le moulin banal n’a pas toujours été situé à l’endroit où il fut construit pour la dernière fois bien qu’on puisse certifier qu’il se trouvait entre le confluent du ruisseau de Sècheval et du ruisseau de Mangombroux et l’agolina mais assez loin de ce dernier car une foulerie s’était installée sous le moulin. Le dernier bâti se situait dans le bas de la rue du Thier, au pied de la rue de Jalhay.

Quant au moulin Floba, deux hypothèses existent : situé « à lopposite dung lieu condist le forneau collin » et « non pas distant long deux gectz darbalestre du moulin bannal » sur le ruisseau de Sècheval en amont du premier mais toujours sur le territoire du ban de Verviers. D’autres documents le mentionnent sur un terrain « situé entre deux Chaineux, joindant à la fontaine de Vieux Fourneaux et au territoire de Jalhay » ou « au lieu-dit entre deux Chaineux joignant du levant à la fontaine du vieu fourneau, du midi au ruisseau séparatoire d’avec le ban de Jalhay, du couchant à l’aisance et du septentrion au sentier… ». La seconde théorie se fonde sur une autre localisation datant de 1541 : « Johan fils de Challemaigne de Stembert, reporte quatre stiers d’avoine héritables sur une pièce d’héritage gisant en Floba, joindant à Engloheid et d’estoc à Jeahn Ka manant à Verviers ». Le moulin Floba se serait alors trouvé sur le ruisseau de Mangombroux et non sur le ruisseau de Sècheval. Le fourneau Colin serait celui de la ferme Doyen et la fontaine serait l’ancêtre de la Fontaine au Biez. Dans des documents du XVIIème siècle, le moulin Floba est également nommé moulin de Mangombroux. Il se peut qu’au cours des siècles, le terme d’eau de Sècheval se soit appliqué indifféremment aux ruisseaux de Sècheval et de Mangombroux.

D’autres textes évoquent les deux Chaineux nommés ci-dessus. Il semblerait que ce soit où se trouve l’actuel château Tiquet sis dans la rue de Mariomont, belle villa bourgeoise agrémentée d’un étang d’une superficie considérable qui existait déjà dans les années 1780. Une entreprise de métallurgie s’y trouvait alors et le moulin aurait pu être installé dans ses environs immédiats.

 

 

 

 

 

 

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